Accouchement prématuré : l’histoire de Phélicia

Des fois, mon travail c’est de faire des points de pression, des massages, des compressions du bassin pendant 12 heures. Pas le temps de manger ni dormir pendant des heures, on met la vie sur silencieux et on perd la notion du temps.

Des fois, mon travail, c’est de jaser des potins, de trouver des prénoms, de tenir la main et flatter les cheveux d’une maman qui ne peut plus rien faire d’autre que d’attendre et espérer. Simplement.

On ne sait jamais quel genre d’accouchement va se dérouler quand on est en chemin vers l’endroit de naissance. C’est toujours quelques jours après, que je comprends ce que j’ai appris et le vrai travail que j’ai fait.

Phélicia a eu un décollement placentaire à 34 semaines de grossesse. Quand le placenta commence à se décoller, il y a des saignements petits ou graves et si le bébé semble être affecté, on doit provoquer l’accouchement.

Le placenta de Phélicia lui jouait des tours, des fois en saignant, des fois en se calmant. Donc quand elle s’est mise à saigner chez l’esthéticienne, elle ne pensait pas accoucher le soir-même, ce n’était pas la première fois qu’elle se rendait à l’hôpital pour en ressortir quelques heures ou quelques jours après.

Phélicia et son conjoint m’ont engagé parce que le père devait partir pour 2 mois, exactement autour de la date prévue pour l’accouchement. C’était impossible de changer les dates ou d’annuler. La jeune femme de 23 ans allait donc devoir accoucher sans son amoureux. Il était parti depuis seulement quelques jours quand j’ai reçu l’appel.

J’ai tout de suite été touchée par leur histoire et par la résilience de cette femme. Quand elle m’a appelé pour me dire qu’ils devraient provoquer l’accouchement le soir même, je savais que ça ne serait pas un accouchement simple et j’étais contente d’être disponible pour elle, même si je n’étais pas encore de garde pour son accouchement.

Parce que son placenta menaçait de se décoller complètement à n’importe quel moment, l’équipe médicale de St-Justine a demandé de poser, dès le départ, le cathéter pour la péridurale au cas où on devait aller en césarienne d’urgence. Quand je suis arrivée, l’anesthésiste était en train de faire la piqure. Finalement, Phélicia a opté pour recevoir le premier bolus de la péridurale, mais pas la perfusion. C’est-à-dire, lors de la piqure, elle s’est fait injecté un première dose de médicament qui l’a soulagé mais n’a pas voulu recevoir les doses subséquentes, donc les effets de péridurale se sont rapidement effacés et les sensations des contractions sont revenues tranquillement, jusqu’au moment où c’était impossible pour elle de continuer, vu qu’elle ne pouvait absolument pas bouger.

Les sensations que les contractions amènent sont intenses, mais beaucoup plus facile à gérer si on peut bouger et se mettre dans la position la plus confortable pour nous.

Vanessa, la sœur de Phélicia, mère de 4 enfants, était avec nous du début à la fin. Ce n’était pas prévu, mais elle était avec Phélicia quand les saignements ont commencé et elle n’a pas voulu quitter son chevet, même pour aller allaiter sa propre fille de 4 mois. Le lien entre les deux femmes était tellement beau. Elles se comprenaient bien, elles étaient complices et Vanessa était sans cesse prise par l’émotion lors des nouveaux développements.

Entre les appels au Bengladesh pour informer le papa, les siestes et les examinations fréquentes des saignements, la nuit s’est installée, puis le petit matin et finalement, le soleil était bien levé quand le bébé s’est mis à montrer des signes d’épuisement.

Le problème, c’est qu’il ne pouvait pas faire son travail, parce que le cordon ombilical était dans son chemin! Dès que le bébé descendait dans le bassin, il coupait son propre apport en oxygène.

Vous vous êtes déjà assis sur une bombe? C’est un peu la sensation que Phélicia devait ressentir. Il ne fallait pas causer plus de saignements, il ne fallait pas rompre les membranes du sac amniotique, pour ne pas avoir de cordon qui tombe dans le vagin… Bref, un cocktail d’hormones pas des plus reposant.

Des fois, mon travail, c’est de tenir la main et de flatter les cheveux d’une maman qui part en césarienne en se réveillant de sa sieste.

Un peu déboussolée et exténuée par la perte de sang majeure des dernières heures, des petites larmes sont venues couler le long des joues de Phélicia, silencieusement.

Même si on comprend la logistique, si on sait qu’il n’y a pas d’autres options, que c’est pour le mieux… partir vers la salle d’opération fait toujours un peu peur. C’est l’inconnu et ce n’était pas prévu.

Des fois, mon travail, c’est de laisser aller les mamans au-delà de la porte que je ne peux pas franchir. C’est de devoir attendre de longues minutes, dans une salle d’attente ou dans une salle de réveil, sans nouvelles. C’est de finalement pouvoir fermer les yeux, sans pouvoir dormir.

Après un moment qui semblait interminable, Phélicia est venue me rejoindre dans la salle de réveil. Sa sœur était partie avec le bébé en néonatalogie. Il allait bien, mais vu son âge, il devait être sous-surveillance. 34 semaines et 5 jours, ce n’est pas si petit que ça, mais c’est prématuré quand même.

Ce n’était pas ce que les parents avaient imaginé comme accouchement, mais Phélicia a donné naissance à un fils en santé, de la façon la plus sécuritaire, vu la situation.

Des fois, mon travail, c’est d’offrir des alternatives à la médecine moderne hospitalière. Mais des fois, je suis franchement heureuse de vivre dans un pays où tout ça nous est offert. L’équipe médicale de St-Justine était au rendez-vous quand nous avons eu besoin d’eux et tout était fait avec douceur et attention.

On apprend quelque chose de nouveau à chaque accouchement et cette fois-ci, ce fut un exercice de patience pour moi. Je ne pouvais pas offrir de l’aide physique comme je suis habituée, je ne pouvais qu’être à ses côtés, vaillamment et patiemment.

C’est tout ça, mon travail de doula. Et je suis si contente de mieux pouvoir le comprendre à chaque jour.