Attraper des bébés en Afrique : cœurs sensibles, s’abstenir

En relisant mon journal de bord, qui raconte en détails chacun des accouchements que j’ai assisté lors de mon stage à Madagascar, je ne peux m’empêcher d’être surprise par le regard médical que je portais sur la chose. Je sais, parce que je me souviens, d’avoir ressentie de grandes émotions fortes pendant ces quelques semaines, pourtant, mon écriture est très descriptive avec seulement quelques remarques sur mon vécu personnel. J’apprenais énormément et je tenais à garder le plus détails, j’imagine. À l’époque, je tenais encore fortement à être admise au bac de pratique sage-femme, ici, à Trois-Rivières. À ma deuxième application en 2 ans, j’enverrais ce journal de bord, accompagné de photos et de témoignages. Le côté cérébral de mon texte parlait assurément pour ce comité de sélection.

Maintenant, 4 ans plus tard, il est étrange de relire ces témoignages et d’essayer d’en faire une histoire, avec des souvenirs d’émotions sur les détails si chirurgicaux que j’ai écrit.

Voici ce que j’ai écrit sur le 6e accouchement. Le texte est très graphique. Les professionnels de la santé ne broncheront peut-être par l’œil, mais aux mamans enceintes qui lisent ce textes : ne vous en faites pas avec cette histoire 😉

Sixième accouchement 13-02-14 : Rosette, piqure et caca. (ils ont tous des titres)

En arrivant, la parturiente était dilatée à 6 cm mais est en travail depuis plusieurs heures, on lui donne un sérum d’ocytocine, c’est moi qui pique la veine cette fois. Cette hormone travaille fort sur le corps de la femme, car ses douleurs augmentent immédiatement, mais 20 minutes plus tard elle est prête à pousser! La tête est déjà à l’ouverture du vagin. Ses poussées ont étés efficaces, en trois contractions la tête est sortie. Il y avait du caca qui sortait en même temps, donc avant que la tête sorte, j’ai pris du coton pour enlever le caca, mais la tête est sortie en même temps, elle a donc déchiré car je n’ai pas eu le temps de mettre mes mains pour protéger le périnée. Le liquide amniotique était verdâtre mais moins épais que celui de la précédente. La petite fille avait le cordon ombilical en haut de l’épaule, ça ne faisait pas un tour complet de la gorge, mais il ne manquait pas grand-chose pour fermer le tour. Elle n’est pas née vigoureuse, mais en siphonnant le mucus avec la poire et quelques tapes sous les pieds elle s’est mise à pleurer et nous l’avons mis en peau-à-peau avec la mère. J’ai ensuite fait l’anesthésie locale et les 3 points de suture. Cet accouchement a été supervisé par Rosette et non par Edwige, ce qui m’a un peu déstabilisé car avec Edwige nous avions déjà une routine établie, avec nos rôles à chacune. Rosette n’était pas présente dans la majorité de mes accouchements, elle ne sait donc pas ce que j’ai appris, donc il y avait un peu de cafouillage rendu au soin du bébé, elle ne me laissait pas autant de liberté qu’Edwige. Je dois m’adapter à sa façon de travailler, c’est elle qui est en charge, je dois encore observer d’autre façon de faire que celle d’Edwige.

Cette phrase m’agace : « Rosette n’était pas présente dans la majorité de mes accouchements, elle ne sait donc… »

Maintenant, jamais je ne dirais MES accouchements. S’il y a bien une chose sur laquelle j’accroche, c’est bien que personne n’accouche, sauf la mère. Le médecin n’accouche pas la femme, je ne fais pas d’accouchements… la seule personne à accoucher, c’est la maman. À la place, j’aime bien dire que je vais assister la femme, en me rendant à un accouchement. Ou en me référant à mon expérience à Mada, j’attrapais des bébés. C’est plus une traduction de l’expression anglophone catching babies.

En relisant le journal de bord, je remarque également qu’à plusieurs reprises, il y a une administration d’ocytocine artificielle (syntocin ou pitocin). Il faut comprendre que cette hormone synthétique augmente drastiquement l’intensité des contractions et qu’il n’est pas rare de le voir jumeler à une péridurale, pour la gestion de la douleur. Dans la clinique de Diego-Suarez, il n’y avait pas de péridurale. En fait, il n’y avait pas plus de syntocin, il fallait demander à un membre de la famille d’aller en acheter à la pharmacie. Nous ne faisions que l’administrer. Parfois quand j’accompagne des couples ici, et que la mère prend du synto sans péridurale, et que ça semble être vraiment intense… je repense à toutes ces femmes à qui j’en ai donné, sans vraiment savoir ce que je faisais, en suivant les indications de ma sage-femme.

Le ton médical que j’utilise pour décrire mon apprentissage me titille, mais je le comprends. Je souhaitais avoir de la crédibilité, je souhaitais «m’élever au rang de sage-femme» et je pensais prendre le meilleur chemin.

Les émotions, les moments forts, les larmes de joies et de tristesse, je les garde en tête et j’en dépose quelques une ici.