Attraper des bébés en Afrique : Mon premier catch

En janvier 2014, je suis allée à Madagascar, en Afrique, pendant 3 mois. J’y ai attrapé 35 bébés.

Je n’ai pas accouché 35 bébés, leurs mères les ont accouchés. Moi, je les ai attrapés.

Au départ, je suis allée à Madagascar pour être avec mon amoureux du temps, Fred. J’ai rencontré Fred en 2013, dans un camp de vacances nautique, aux Iles-de-la-Madeleine. On travaillait ensemble. Pendant cet été, il a accepté un poste de 2 ans à Madagascar, pendant que je signais un bail à Montréal, ma nouvelle ville. Longue histoire courte, après quelques mois d’économie, j’ai lâché ma job plate dans une compagnie de système d’alarme et je me suis envolée pour vivre 3 mois à Diego-Suarez, Madagascar.

À Diego-Suarez, l’air est lourd, ça sent le bbq au charbon et les zébus traversent lentement les rues. Notre appartement était peu et mal décoré et j’essayais d’arrêter de fumer. L’atmosphère était lourde, pas juste l’air. Ma relation avec Fred n’a jamais été légère et fluide. Nous étions constamment en désaccords, jusque dans nos valeurs profondes. Pourquoi j’étais là? Je me suis posé la question à chaque jour, jusqu’au moment où j’ai rencontré Edwige.

J’ai entamé les démarches pour devenir une sage-femme québécoise en 2012. C’est un chemin difficile, long et frustrant pour beaucoup de femmes qui tentent d’entrer dans le programme de 4 ans et demi, à l’Université de Trois-Rivières. Avec une moyenne de 20 places disponibles par année, c’est compétitif. Il y a beaucoup de préalables demandés, des heures de bénévolats à faire et des notes collégiales ou universitaires à avoir au-dessus de la moyenne pour avoir une chance d’être convoquée aux entrevues de sélection. J’ai été mise sur la liste d’attente pour les entrevues à ma première application, en 2012. C’était correct, j’étais motivée, et j’allais être sage-femme, d’une façon ou d’une autre.

En arrivant à Mada (petit surnom pour le pays), je n’avais aucun plan. Je n’avais rien à faire de tout mon temps. Fred travaillait à temps plein au centre culturel de la ville, qui offrait des cours de malgache aux étrangers qui parlaient français. Il est possible de parler seulement français à Mada, et de se débrouiller. Mais à quoi bon voyager sans apprendre la culture et la langue locale? Je me suis donc inscrite aux cours de malgache, 2 fois par semaine. J’y ai rencontré une femme extraordinaire qui a été d’un grand support et avec qui j’ai partagé des expériences formatrices de ce voyage, Christina. Elle gérait un des orphelinats de la ville, La Maison d’Arnaud. Je parlerai plus longuement de Christina dans un autre volet de mon récit.

Après quelques jours d’intégration, j’ai commencé à me tourner les pouces. Je me chicanais avec Fred et il magasinait des billets d’avions pour mon retour prématuré au Canada. Je voulais me trouver une place dans ce pays, je voulais apprendre et aller à la rencontre des femmes locales. J’ai entrepris des démarches pour me trouver un stage dans la maternité de l’hôpital. J’ai dû rencontrer 3-4 personnes pour obtenir un rendez-vous avec la femme qui gérait l’hôpital, pour me rendre compte que les stages, sont normalement pour les étudiantes. Je n’étais pas étudiante, je n’avais pas été acceptée. J’ai essayé de mentir, j’ai pensé forger des documents, en faire des faux. Mon père aurait été fier. Finalement, j’ai décidé d’aller à la maternité du village. L’équivalent de nos maisons de naissance. Les sages-femmes y travaillent et la majorité des accouchements de la ville sont là. Dans le fond, ce n’est pas vraiment comme nos maisons de naissance.
La maternité m’a répondu la même chose que l’hôpital. Je ne savais pas quoi faire, j’allais perdre mon temps dans un pays inconnu, avec un homme sévère.

Une québécoise, Maryse, habitait Diego-Suarez depuis quelques années et elle gérait une compagnie avec son amoureux. Elle engageait des femmes locales pour l’aider avec les tâches ménagères. Quand j’ai rencontré Maryse, j’étais arrivée au pays depuis 2 semaines. Je lui ai expliqué que je voulais devenir sage-femme et qu’après avoir essayé d’obtenir un stage d’observation à l’hôpital et la maternité, je n’avais plus aucune option pour apprendre le métier ici et augmenter mes chances d’entrer dans le programme sage-femme à ma prochaine application. Parce que c’était aussi une grande raison pour ma recherche de stage, obtenir de la crédibilité aux yeux du programme québécois. Le lendemain, j’étais chez Maryse et je parlais avec son employée qui me disait qu’elle avait accouchée avec Edwige, une sage-femme qui acceptait toutes les femmes dans le besoin, chez elle. Quand elle m’a expliqué où Edwige habitait, je ne le croyais pas, c’était à moins de 3 minutes à pieds de mon appartement.

Quand je suis arrivée chez Edwige la première fois, j’ai remarqué les fleurs fushias, qui contrastaient avec le béton des marches. Ce n’était pas sa maison, c’était une bâtisse à quelques mètres de sa maison. Sur le porche, il y avait 2 bancs en bois, un en face de l’autre, sous un toit de tôle. Il n’y avait personne sauf moi et l’employée de Maryse, qui m’avait montré le chemin. Une femme est arrivée après quelques minutes et nous a expliqué qu’Edwige était à la messe, qu’elle reviendrait dans une quinzaine de minutes. Nous étions dimanche. J’appris par la suite que le dimanche avant-midi était le seul moment ou la « clinique » était fermée, pour qu’Edwige puisse aller à la messe.

En arrivant, Edwige ne m’a pas parlé. Elle a parlé à Rosette, l’autre sage-femme qui était sur place pour surveiller la place pendant la messe. Elle a parlé à la femme qui m’accompagnait et finalement, ensuite, elle m’a regardé. Elle mesurait 4 pieds 10 et sa tresse de cheveux noirs touchait ses fesses. Ses traits me rappelait les amérindiens du Québec. J’étais assise à l’intérieur de la « clinique », sur un banc en bois, à côté d’une table pleine de petits compartiments en désordre, débordant de gaze, seringues, gants et boules de coton. Voici l’échange que nous avons eu quand elle est venue s’assoir près de moi et me pris la main :

– Tu veux être sage-femme?
– Oui.
– Tu sais, pour être sage-femme, il faut être forte.
– Oui, je sais.
– C’est difficile, des fois. Les femmes ont mal, tu sais?
– Oui, je sais.
– Il faut être patiente, es-tu patiente?
– Je pense, oui.
– D’accord, tu vas être capable.

Elle m’a demandé de noter mon numéro de cellulaire dans son cahier de note et elle m’a dit qu’elle m’appellerait quand une femme serait prête à accoucher. Je suis rentrée chez moi en souriant du plus gros sourire jamais vu sur Camille.

Une semaine plus tard, je n’avais toujours pas eu d’appel. Je trouvais le temps long et je ne comprenais pas le silence. Rosette nous avait expliqué qu’il y avait souvent des naissances, mais je n’avais pas d’appel. J’ai décidé de retourner à la clinique. À mon arrivée, je fus surprise de voir la différence entre le dimanche tranquille que j’avais eu, versus ce vendredi matin. Les deux bancs à l’extérieur étaient occupés par des femmes enceintes ou des femmes qui tenaient leur nouveau bébé tout frais dans leur bras. Elles portaient toutes des jupes et des draps colorés qui rappelait la végétation sauvage qui les entourait. À l’intérieur, le banc où j’avais attendu Edwige la première fois, était occupé par un papa fatigué et les 2 lits lui faisant face étaient occupés par des femmes enceintes. Rapidement, le mot de mon arrivée s’est propagé, en malgache. La tête d’Edwige apparu dans le cadre de porte, en haut des 3 marches qui séparaient les 2 paliers de la « clinique ». Une fois sa patiente partie, elle me fit monter les marches et la rejoindre dans le bureau/salle de consultation/chambre à coucher que consistait la deuxième et dernière pièce de la « clinique ».

J’avais mal noté mon numéro. Elle a tenté de me rejoindre plusieurs fois, elle avait eu une semaine très occupé avec plusieurs naissances. Finalement, tout était en ordre. Le numéro fonctionnait, je me suis engagé à venir l’aider tous les avant-midi de la semaine, avec les consultations prénatales. Je n’ai pas eu à attendre longtemps avant d’être appelée.

Le lendemain, Edwige m’appelle pour me dire qu’une parturiente est sur le point d’accoucher et que je devrais venir. J’habite à 3 minutes de la « clinique », je ne me presse pas. Je prends une douche, mange une bouchée et me dirige. En arrivant, j’entends toutes les voix et les cris pressant qui me laisse comprendre que les minutes passées à choisir quoi mettre comme linge pour observer ma première naissance, avaient été de trop. La femme a accouché sur le lit de consultation, dans le bureau, par faute d’espace dans la salle principale. Le bébé était sur son ventre, encore attaché à son placenta, qui lui, était toujours dans le ventre de la femme. Je suis arrivée 5 minutes trop tard. J’ai manqué ma première naissance. Mon premier call. Edwige me rassure et me demande de gérer l’expulsion du placenta. N’ayant jamais fait ça, je lui demande de me montrer. Elle m’indique où pousser et où tirer, et je sors le placenta de cette femme. Les soins à la mère et au bébé, que j’ai répété 35 fois par la suite, étaient assez génériques, sauf le moment où on lavait les cheveux du bébé. Mon moment préféré de cette cérémonie postnatale. Une fois pesé, mesuré, enveloppé, on lavait la tête du bébé avec du savon très doux. L’eau était tiède et peu importe l’état de détresse du bébé après les tests effectués, ses yeux se fermaient, son front relaxait et il se laissait laver doucement la tête par Edwige et moi. C’est devenu un moment symbolique pour moi. Signe d’un accouchement sans problèmes majeurs et d’un bébé en santé.

Même si j’ai manqué mon premier catch, l’expérience fut marquante et un élan de passion se déclara officiellement en moi. Je ne pensais plus qu’à ça. J’ai vécu les 2 mois les plus impressionnants de ma vie, aux côtés d’une femme fantastique, Edwige. J’ai tout gardé dans un journal de stage. Dans ce blogue, je vous raconterai les hauts et les bas de ce voyage et de ma vie personnelle à cette époque. Cœurs sensibles, s’abstenir.