Attraper des bébés en Afrique : Trouver sa place

Avant de me trouver une place à la « clinique Kabary » (je l’ai baptisé ainsi, c’était le nom de la rue), j’ai essayé de me trouver une place à l’hôpital et à la maternité, pour observer comment ils faisaient. Le mot clé ici est « observer ». Ce que j’ai eu à la place fut tellement plus riche et vivant comme apprentissage, que je pense que les portes closes de l’université ici prennent tout leur sens. Les 3 refus que j’ai essuyés pendant les 6 années où j’ai tenté de devenir sage-femme au Québec ont été confrontants, frustrants, anxieux… Mais les 2 mois que j’ai passés à Madagascar à attraper des bébés, furent 2 mois ou j’étais totalement à ma place.

Dans le scénario habituel, Edwige (la sage-femme que j’assistais) m’appelait pour me dire de venir quand la femme était déjà très avancée dans son travail. J’arrivais souvent juste avant qu’elle commence à pousser ou un peu après des fois. J’avais beau dire à Edwige de m’appeler plus tôt parce que je voulais aider les femmes pendant le travail et non seulement à l’arrivée de l’enfant, mais elle ne changeait pas trop l’horaire. Elle disait qu’elle ne voulait pas me déranger. Pourtant, ma vie à Madagascar, à l’extérieur des naissances, n’avait rien d’excitante. Je naviguais dans une relation amoureuse qui battait de l’aile et j’aimais la distraction des accouchements.

Je me souviens d’une naissance, surement autour de la quinzième pour moi, où j’étais déjà à la clinique pour des consultations prénatales (comme à chaque avant-midi de la semaine). La femme était très jeune et toutes les femmes de sa famille étaient présentes : sa mère, sa grand-mère, ses sœurs et ses cousines. Dans une petite salle comme la nôtre, il n’y avait plus beaucoup de place pour circuler, mais nous n’aurions jamais osé leur demander de partir. C’était son premier enfant et son premier accouchement. Elle exprimait la douleur comme les autres femmes de la clinique n’osaient pas le faire, ce qui me troublait beaucoup. J’avais le sentiment urgent de lui venir en aide. Il faut dire qu’à Madagascar, il n’est pas bien vu de se plaindre ou de manifester sa douleur. Les femmes qui accouchent gardent tout à l’intérieur et son souvent presque silencieuses. La jeune femme qui était devant moi n’avait clairement pas l’intention de faire comme les autres et vivait les contractions plus librement : debout, à se balancer, à gémir et à chercher du support des autres. Les femmes qui l’accompagnaient ne savaient pas comment réagir à ce comportement et elles en riaient ensemble. Elles se moquaient un peu de leur sœur et étaient gênées pour elle. Elle n’avait personne qui lui offrait ce qu’elle n’osait pas demander.

J’étais complètement attendrie par la petite détresse dans son regard et sa quête de liberté. Tranquillement, je me suis rapproché d’elle, un peu plus à chaque contraction, jusqu’au moment où je lui ai tendu la main. Sans hésiter, elle m’a prise et s’est pendu à mon cou. Nous nous sommes balancées pendant quelques secondes et elle s’est rassise entre ses contractions. Quand la prochaine vague est arrivée, sans me regarder, elle me tendit la main. Et c’est ainsi que j’ai supporté la première femme dans son travail d’accouchement, j’étais une doula, j’étais une sage-femme, j’étais une femme qui finalement, avait sa place auprès des autres.

Le reste du travail a été mouvementé, après un travail assez efficace, Edwige lui a demandé de s’installer couché pour la poussée, qui elle a été très longue et compliquée. Je me souviens entendre les commentaires des 5-6 femmes qui nous entouraient et qui disaient qu’elle ne savait pas comment pousser. Elle ne faisait pas bien ça. Je n’étais pas encore fluide en malgache mais avec mon petit peu qui me revenait j’ai répété quelques fois en regardant la jeune femme dans les yeux : izy mahay, izy mahay… (elle sait, elle sait…) Ce fut mes premiers mots en malgache dans la clinique et je n’ai pas souvent osé.

Ce que nous ne savions pas, c’est que l’épaule de l’enfant allait se coincer dans la symphyse pubienne de sa mère, ce qu’on appelle une dystocie des épaules. Ça peut être un peu stressant parce que l’enfant a la tête sortie mais le reste de son corps reste bloqué dans la mère. Finalement, après de longues minutes et des manipulations qui m’étonnent encore à ce jour, l’enfant est sorti et après l’aide d’Edwige, il lança son premier cri. Il est parti pour l’hôpital après quelques minutes et sa mère l’a suivi 2 heures après.

Je ne l’ai jamais revu, nous ne nous sommes jamais vraiment parlé, mais j’étais là, avec elle. Je n’ai pas eu d’autres expériences semblables dans mon stage, ni de dystocie, ni d’accompagnement personnel du travail.

J’ai seulement retrouvé cette formule lors de mes débuts comme doula au Québec, en revenant de mon voyage. Il y a une magie dans l’accompagnement, minute après minute. Une empathie totale et vitale qui nous berce vers la prochaine contraction.

Je dis merci à cette femme sans nom qui m’a offert sa confiance. J’espère qu’elle et son fils vont bien.